mercredi 4 juin 2014

Mort de l'historien Maurice Agulhon

Article tiré du Monde du 1er Juin 2014 (j'ai mis quelques passages en gras) :

La République est orpheline de son historien. Maurice Agulhon s'est éteint à Brignoles (Var) mercredi 28 mai. Il avait 87 ans. S'il fut celui qui offrit aux Varois du XIXe siècle leur dignité républicaine à travers les cinq volumes de ses deux thèses, ce Méridional venait d'un autre Midi que la Provence. Né à Uzès le 20 décembre 1926, ce fils d'instituteurs aimait rappeler que c'est dans cette petite ville située au nord du pont du Gard qu'il avait passé, enfant, ses plus belles vacances.
Lorsque Maurice fréquente la communale, ses parents officient à l'école de Pujaut, un village situé à quelques kilomètres de la cité perchée de Villeneuve, d'où est originaire la famille de commerçants catholiques, mais radicaux, de sa mère Marie-Rose, alors qu'André, le père, est issu d'une lignée de protestants cévenols du sud de la Lozère. Le portrait qu'en brossera leur fils est émouvant d'admiration lucide et retenue : des êtres " réservés qui avaient quelque chose d'exceptionnel et de glacé ", des puritains loin d'être des bien-pensants moralisateurs. Mais ce qui l'emporte chez les parents Agulhon reste leurs idéaux socialistes et les solides convictions pacifistes qui les unissent.

Le lycée d'Avignon où le jeune Maurice est élève de 1936 à 1943 ne favorise pas la rencontre avec la discipline qui donnera sens à sa vie. L'étincelle jaillira plus au nord, à Lyon, sur les bancs de la khâgne du lycée du Parc, qu'il fréquente de 1943 à 1946. L'histoire, donc, mais non sans la politique. Pour ce jeune homme qui pense à gauche, c'est pourtant un professeur d'histoire de droite, résistant et démocrate-chrétien, Joseph Hours, qui incarne alors le rapprochement heureux entre l'histoire et la politique. Maurice Agulhon n'a jamais cessé de lui rendre hommage.
Dès lors, pour lui, devenir historien signifiera choisir l'action en se donnant pour mission de faire fructifier les héritages du passé pour mieux en diffuser politiquement les résultats. Pour Maurice Agulhon, comme pour nombre de ses contemporains, une seule voie y mène : le communisme. Lorsqu'il entre à l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm en 1946, un an après Jacques Le Goff et la même année que Michel Foucault et François Bédarida, il adhère aussi à la Fédération de la Seine du PCF. Après une scolarité de militantisme politique et syndical, il restera " un membre zélé du PCF de 1946 à 1960 ".
Sur ses années d'engagement, Maurice Agulhon jettera un regard clinique, sans jamais participer au chœur des autoflagellants anticommunistes, mais en sachant rappeler les dévoiements du léninisme. Contrairement à ceux que l'engagement communiste détourna de la politique, il affirmera son choix résolu de la social-démocratie, héritière du libéralisme progressiste. Son œuvre de spécialiste de la politisation populaire et de la révolution de 1848, puis d'historien de la République, témoigne de cet itinéraire.
Reçu premier à l'agrégation en 1950, le jeune normalien choisit son affectation dans une ville industrielle et ouvrière du Midi. Ce sera le lycée de Toulon et le début de son long compagnonnage avec les Varois. Après un passage par la khâgne du lycée Thiers de Marseille, il est détaché au CNRS de 1954 à 1957 et entame une thèse d'histoire. La période étudiée ne peut qu'être contemporaine pour l'historien militant, qui veut retrouver le rapport qu'il y a entre le vote à gauche et " le patrimoine républicain français ". Inscrit sous la direction du socialiste Ernest Labrousse, il s'attaque à l'évolution économique, sociale et politique du département du Var de 1800 à 1851. Le résultat tient en une thèse d'Etat soutenue en 1969 et dont les trois volumes sont publiés avec l'aide de François Furet, Albert Soboul et Philippe Ariès.
De la ville à la campagne en passant par les " villages urbanisés ", Maurice Agulhon met en évidence la transformation de cette Provence traditionnelle en terre d'élection de la démocratie. Entre-temps, en 1966, l'enseignant, recruté par le professeur Pierre Guiral à l'université d'Aix-en-Provence, soutient une thèse de troisième cycle consacrée, à la fin de l'Ancien Régime, aux confréries de pénitents et aux loges maçonniques (La Sociabilité méridionale).
Vagabondage studieux
C'est La République au village (Plon, 1970) qui s'impose comme le laboratoire agulhonien par excellence. Si les changements socio-économiques sont impuissants à expliquer la conversion des campagnes varoises à la République, c'est qu'un type de modernité idéologique et politique s'est imposé à travers l'évolution des formes de sociabilité.
En considérant que des mentalités dites " archaïques " et qu'une opinion démocratique dite " moderne " pouvaient coexister sans forcément se heurter, Maurice Agulhon a su donner sens à un modèle dynamique de " descente de la politique vers les masses ", où l'apprentissage de la politique était tout sauf subi. Le portrait des ruraux républicains et politisés de 1848 à 1851 fera de lui l'historien des " quarante-huitards ", auxquels il consacre un livre à succès, 1848 ou l'Apprentissage de la République (Seuil, 1973), rapidement traduit en anglais, en italien, en portugais et en grec.
Dans la continuité de sa réflexion sur la politisation des campagnes, qui a trouvé sa forme la plus achevée en 1976 dans le tome 3 de l'Histoire de la France rurale (Seuil), se place l'enquête sur Marianne. Son ouvrage Marianne au combat paraît en 1979 chez Flammarion, dans la " Bibliothèque d'ethnologie historique " que dirige son ami Jacques Le Goff. Le sous-titre dit l'ambition mise dans le choix d'un objet d'étude affecté jusqu'alors d'un déficit de légitimité académique : l'imagerie et la symbolique républicaines de 1789 à 1880. Ce sous-titre reste celui des deux tomes suivants : Marianne au pouvoir(1989) puis Les Métamorphoses de Marianne (2001), qui couvrent respectivement la IIIe République avant 1914 et le XXe siècle.
L'inventaire des variations sur l'allégorie et son sexe ne vise pas seulement à affiner la connaissance des " cultures et folklores républicains ". En une démarche comparable à celle d'Ernst Kantorowicz, Maurice Agulhon scrute, dans l'évolution des représentations du régime en femme, les vies parallèles de la République comme forme disputée puis achevée de l'Etat national et du mouvement démocratique dans la France contemporaine.
L'originalité de ce vagabondage studieux de la sociabilité à la politique et à la culture républicaine conduit Maurice Agulhon au Collège de France en 1986. Sa haute silhouette, son propos précis autant que sa passion lorsqu'il cite Hugo, donnent à l'histoire du XIXe siècle un public encore plus large. Lui qui avait, dès 1981, publié dans la revue Le Débat un retentissant " Plaidoyer pour les jacobins ", prend une grande part à la préparation du bicentenaire de la Révolution, en 1989.
En 1998, il est commissaire général de l'exposition organisée à l'Assemblée nationale pour le 150e anniversaire de la IIe République. Dans l'intervalle, il écrit le tome 5 de l'Histoire de France chez Hachette, La République de 1880 à nos jours. Le livre s'inscrit dans une conjoncture commémorative qui favorise une attention pour la place qu'occupe Charles de Gaulle dans la tradition républicaine. Cette rencontre tardive est aussi un retour sur soi. En témoignent deux essais, Coup d'Etat et République (1997) puis De Gaulle : histoire, symbole, mythe (2000), où l'historien reconnaît au général le mérite d'avoir " deux fois changé l'éducation politique de la France ", par la Constitution de 1958 et par l'expérience de dix années d'un pouvoir exécutif fort mais resté démocratique.
Au-delà de la figure gaullienne dont la redécouverte a surpris plus d'un de ses amis ou de ses disciples, Maurice Agulhon était conscient d'être devenu, aux yeux de beaucoup, l'historien de la République. Une République capable d'intégrer des traditions qu'il aurait cru incompatibles dans sa jeunesse, certes, mais une République qui sache garder le cap à gauche.
Avec l'Ecole normale supérieure, à laquelle il a légué ses archives, et sa ville d'Avignon, dont l'université sut accueillir sa bibliothèque, la politique restait la passion dominante de cet historien mesuré qui n'avait jamais renoncé à être partisan. Même après l'accident de santé qui l'avait isolé en 2005, ses proches, sa sœur Hélène et son beau-frère Claude Mesliand, qui le retrouvaient chez sa compagne Catherine Robin, savaient bien que tout commençait et que tout finissait avec le commentaire souvent critique des pages Politique du Monde, dont il ne pouvait se passer.

Gilles Pécout, professeur d'histoire contemporaine à l'ENS de la rue d'Ulm et directeur d'études à l'EPHE, et Jean-François Chanet, professeur d'histoire contemporaine à Sciences Po
20 décembre 1926
Naissance à Uzès (Gard)
1946
Ecole normale supérieure
1969
Soutenance de thèse sur le département du Var
1970
" La République au village "
1979
" Marianne au combat "
1986
Entrée au Collège de France
2000
" De Gaulle : histoire, symbole, mythe "
28 mai 2014

Mort à Brignoles (Var)

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